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Mardi 16 Avril 2019 /

Chabanne & Kéo : la Nature d'un regroupement

Ces deux maîtres des matériaux sont semblables à deux chênes. Et s’il est cocasse que deux arbres soient désormais liés sous serment de papier, leurs affinités débordent du seul désir de gagner en valeur ajoutée, de s’imposer sur la grande page du paysage ou dans l’univers métier. Ces deux-là sont les enfants d’un héritage précédant même l’agitation qui règne au sol ; tous deux s’inscrivent dans le décor et créent des reliefs ; tous deux hébergent cette biodiversité qui fait bruisser leurs spécialités de dialectes panachés et de petits clans colorés au sein des sous-branches.

Un examen plus approfondi révélerait les architectes d’intérieur, nichés dans les creux, qui feraient de n’importe quel espace un palace. Ou bien encore, à deux encablures et dans l’arbre voisin, les ingénieurs énergétiques occupés à  compter les feuilles – juste pour être sûrs que toutes sont nécessaires. Une différence de taille semble pourtant les distinguer, car le premier ne paraît s’épanouir qu’à la saison du beau, et l’autre, à celle de l’utile. En se penchant sur leur passé, il arrive néanmoins une intuition certaine : ces deux géants ne furent jadis que des graines. La séparation des tâches les tint autrefois à distance respectable l’une de l’autre, et longtemps les disciplines en croissance se  développèrent sans que leurs veilles ou leurs rondes ne franchissent ce pré carré qui les avaient vues germer. Mais avec le temps, l’expérience vint à se solidifier, chacun des chênes à s’épaissir, et la distance entre les cimes, à  s’amenuiser. Auparavant, ils craignaient peut-être qu’un soleil ne suffise pas à les nourrir tous les deux, mais n’ont jamais oublié que là où leurs expertises se croisent, les deux chênes ont la puissance de soutenir les plus ambitieux  édifices sans céder. Parce que chaque souche possède un caractère capable d’en rajouter une couche, il fallut, c’est vrai, bûcher les complémentarités et soigner les boutures pour aboutir à ces intelligences de travail qui préfèrent la  proposition à l’opposition, la pérennisation à la précipitation. Avec la complexité des deux bâtisseurs se déploya cette luxuriante canopée de pratiques, de techniques et de spécificités, qui étendirent leur périmètre jusqu’à se rencontrer.

Aujourd’hui encore, l’architecte conserve la charmante réputation de rester sourd aux appels de la gravité, tant sa couronne de bois s’ébouriffe de desseins en pagaille. Paradoxe végétal, cet artiste dans l’âme se soucierait presque plus de la Lune que de son astre nourricier : ce qui est monotone l’ennuie, ce qui est laid le navre, et il aurait pu pousser tout arqué pour le plaisir d’être davantage remarqué. Ses ramures emberlificotées entre ses règles, ses compas, ses rotrings et ses inspirations, il étire sa vision dans toutes les directions. Il trace ici des arabesques gargantuesques, boude là les coutumes pour exhumer des volumes, imagine là-bas une baie vitrée au mépris des théorèmes démontrés. L’ingénieur, à l’inverse, n’aurait pas jailli plus rectiligne avec un tuteur tiré au cordeau. Son fût très droit se cache sous une écorce de pragmatisme, qu’on pourrait croire imperméable à l’agréable : on lui prête un esprit si tranchant qu’il rabote n’importe quel problème au bourgeon. Maniant à son aise les factorielles et le factuel, ses branchages sont symétriques, et à toute hauteur identiques, afin de simplifier ses calculs et ses statistiques. Lui confierait-on totale liberté sur l’entière forêt, son côté carré lui ferait dictature d’y semer des cubes sans fioritures.

Il n’est pas courant que les passerelles s’abaissent d’un chêne à l’autre, frileux qu’ils sont de sortir chacun de leur terrain, mais entre ces deux-là, la démarche singulière eût tôt fait de se fondre en un tronc commun d’enthousiasme. Des ramifications de cette union qui doivent finalement leurs fruits aux racines mutuelles, enchevêtrées par des décennies à croître dans la même terre et à construire un socle en usant des mêmes pierres. La complicité donne du sens au  cahier des charges, en partant à l’assaut des transitions écologiques actuelles, et il aurait été fou d’estimer l’herbe plus verte ailleurs, de ne pas préserver l’environnement, quand on a grandi dans le même, chantier après chantier et tant d’années durant. Les contraintes peuvent bien s’empiler pour tenter de les faire ployer, chez Chabanne les chênes garderont cette vitalité partagée comme signature. Celle qui perce à travers les horizons du béton et promet aux projets trop classiques d’aller chercher la lumière de la modernité, en se faufilant par toutes les aspérités : s’il existe un chemin, les plantes le trouveront. Sous ces « toits » qui se sont transformés en « nous », les deux chênes se sont pour l’avenir accordés sur un seul fuseau, et se félicitent d’avoir acquis, ensemble, la souplesse du roseau.

Portrait d'un regroupement signé Maison Trafalgar